Le civil

Qui est le « civil » ? Cela représente bien des choses. Il y a, tout d'abord, des hommes et des femmes, et parmi les hommes, des militaires redevenus civils. Il y a des habitants des zones occupées et des zones non occupées, et, parmi ceux là, des réfugiés et d'autres qui n'ont pas été déplacés. Et parmi les premiers, on trouve parfois des déportés.

Comprenons bien également que, dans le cas des zones occupées, certains mobilisables ont été bloqués par l'occupation allemande.

Reconstituer la vie des civils passe essentiellement par les archives municipales, que la commune fut occupée ou non. Je vous invite à explorer le Guide des sources de la première guerre mondiale des Archives Municipales de Lille, ainsi que la série 9 R des AD 59. En soi, on n'est « civil » que par élimination, parce qu'on est pas militaire. C'est autre chose pour les évacués et les déportés.

Quelques documents concernent les civils « en général » sur les zones occupées ou les zones de guerre, en AD59 9 R 914 et 915.

 

Les évacués

Retrouver un évacué : quelle galère, d'autant plus que notre région a particulièrement été touchée par le phénomène. En général, la question se pose dans la pratique, face à un décès introuvable.

Avant toute chose, il est nécessaire d'avoir en tête les évolutions du front, en particulier pour 1914, où l'invasion allemande parvint jusque Saint-Pol-sur-Ternoise et Béthune. La question ne se pose pas pour 1940. La plupart des réfugiés ont suivi un parcours bien déterminé, que l'on peut probablement retrouver en recoupant les différentes sources existantes sur le sujet.

Sans communication, le pays aurait sombré dans le chaos. Des journaux furent créés pour assurer une information sur et pour les populations déplacées. En 1914-1918, pour le Nord, ce fut le Bulletin des réfugiés du département du Nord, pour le Pas-de-Calais, ce fut le Bulletin des réfugiés du Pas-de-Calais. En 1940, Le P'tit Quinquin assurait ces informations pour toute la région. L'Etat se devait, évidemment, de savoir où se trouvait qui. Des listes officielles d'évacués ont été produites pour un certain nombre de départements : celle du Nord, comme celle du Pas-de-Calais sont disponibles sur Gallica. Malheureusement, certains ont trouvé bon de faire du commerce avec ces listes, et les ont compilées dans un accès payant.

Ces listes ne sont ni exhaustives, ni précises. Les erreurs de lieux et de noms sont fréquentes, et les évacués sont passés par plus d'une commune. Les matricules militaires doivent, en théorie, comporter les « localités successives habitées ». Elles peuvent vous renseigner sur le parcours suivi par un homme, et, peut être, sa famille. Ne négligez pas non plus les mentions marginales de décès, qui peuvent indiquer l'installation d'une famille après la guerre dans leur commune d'adoption (ex : les Poteau, natifs de Billy-Berclau (Pas-de-Calais), installés à Henrichemont (Cher)).

Il existe également une évacuation fantôme, invisible : celle des mobilisables. Selon la classe à laquelle il appartenait, un homme mobilisé devait se rendre à un endroit bien précis au Xème jour de mobilisation, tel qu'indiqué par le fascicule de mobilisation dans son livret militaire.. C'est ce qui explique que, d'une fiche matricule à l'autre, la date à laquelle la personne concernée «a rejoint le corps » varie. Les classes plus âgées devaient ainsi se rendre au corps plus tard. Reprenons le cas de notre Charles Bincteux :

Il est lillois, ville qui connaîtra tôt une occupation rude. Il est certain qu'il se trouve toujours à Lille lors de la mobilisation, mais nous savons également que les allemands prenaient soin de recenser et neutraliser tous les hommes mobilisables, catégorie à laquelle il appartient. Il n'est évidemment pas resté à Lille entre le mois d'Octobre 1914 et le mois de Juillet 1915. Évidence ? Détrompez-vous, car si vous aviez fait la recherche primaire dans l'état-civil, vous auriez pensé le contraire. Un homme mobilisable peut quitter une région seul, sans sa famille, restée sur place.

Il se marie après la mobilisation, le 20/08/1914. Après un bref calcul simplissime, vous vous rendez compte que ce mariage est dû à une grossesse devenue évidente : le couple donnera naissance, en mars 1915, à une fille, Madeleine.

L'acte de naissance de Madeleine nous donne une information précieuse : le père n'est pas là (déclaration faite à défaut du père).

Parti à la guerre, diraient certains (trop pressés) ? Non, car il n'a pas encore rejoint le corps. Où diable peut-il être ? Personne ne le sait, et je doute qu'un quelconque document existe à ce sujet. Ce qui est sûr, c'est que Louis Bincteux n'aurait jamais pu rejoindre l'armée s'il était resté en zone occupée, et qu'il a fallu plusieurs mois de chaos administratif avant que sa situation puisse être régularisée. Le nombre de ces « fugitifs patriotes » est difficile à évaluer : seule une étude des fiches, au cas par cas, et en fonction des villes de résidence et des dates suspectes pourrait nous en donner une idée. Un dernier détail : il est nommé caporal quasiment à son arrivée. Il ne serait jamais venu à quiconque l'idée de nommer caporal un homme qui a vu son certificat de bonne conduite refusé, et qui a été envoyé dans les compagnies disciplinaires en Algérie (Biribi) durant son service militaire. Il fallait sûrement du courage pour fuir en zone française, dans le but de rejoindre une armée qui l'avait pourtant tant détruit dix ans plus tôt.

Pour les classes plus jeunes et mobilisées durant la guerre (et non pas dès 1914), la question s'est bien évidemment posée. L'administration s'est adaptée à la situation, et a simplement modifié le cycle de recrutement régulier de ces futurs soldats. Ici par exemple, une recrue du bureau de Lille a été "Vue à saint-Lô".

Pour les sources concernant les évacués, elles sont assez éclatées. Reportez-vous aux AD 59 à la série 9 R, dans les cotes suivantes :

- Listes (1161-1165)

- Documents divers (129-145, 255, 258, 805-829, 963, 1206)

Les déportés et internés

La déportation est souvent associée à la seconde guerre mondiale, et aux camps de concentration. Cependant, il ne faut pas oublier qu'il y a eu également des civils déportés durant la première guerre mondiale. Les allemands n'ont pas hésité à réquisitionner ou à interner les hommes mobilisables, les notables ou fils de notables, ou encore à constituer des otages.

À fait moins connu, information plus discrète. Les déportés de 1914 n'ont pas connu le même suivi que ceux de 1940-1944. Il faudra attendre 1936 pour qu'une décoration soit décernée à ceux qui en furent victime. Quelques pistes envisageables pour retrouver un déporté de 14-18 :

- Les titulaires de la Médaille des prisonniers civils, déportés et otages de la Grande Guerre. Cependant, cette décoration était soumise à candidature : l'Etat n'avait, de toutes façons, pas les moyens de l'attribuer d'office, faute de traces administratives suffisantes. Les dossiers d'attribution, autrefois conservés par les archives départementales, ont été, pour la plupart, transférés au ministère concerné.

- Voir également les titulaires de la Médaille des évadés, qui concernait aussi bien des civils que des militaires. Des dossiers sont conservés en M 127 / 112 aux AD 59.

- Les documents conservés aux AD59 dans la série 9 R : cotes 800, 917, 918 et 923.

- Les mentions discrètes sur les fiches matricules. La loi Mourrier, relative aux réformés, comportait des paragraphes spéciaux pour les internés rapatriés d'Allemagne.

Les travailleurs forcés

À en croire les inventaires, le travail forcé était le quotidien des habitants des zones occupées. Aux AD59, on trouve des documents en 9 R 252-254, 256-257, 228, 293, 295, 374, ainsi que dans tous les dossiers d'affaires communales de la même série en 9 R 510-520, 694-699, 701-715, 735-737, 738-743, 755-774, 840-841, 843-854.

Les civils engagés

... d'un côté ....

La mémoire populaire a retenu le rôle joué par les femmes durant la guerre. Certains civils ont fait preuve d'un certain dévouement aux yeux de l'Etat qui a décidé de les reconnaître, notamment à travers des distinctions. Il faut ajouter à cela le travail des ouvriers et des ouvrières dans la production de guerre, et la mobilisation "en zone intérieure" des hommes dont la profession pouvait servir l'effort de guerre.

- Pour les hommes mobilisés ayant servi à l'effort de guerre en zone intérieure, reportez vous aux fiches matricules. Attention : le travail est une signification de cette mention parmi d'autres. En général, cette affectation est clairement définie dans le parcours détaillé, ainsi que dans le tableau des unités d'affectation successives. Cette situation est très courante chez les mineurs, ou pour ceux qui travaillaient aux Ponts & Chaussées.

- En AD59 9 R 1185, vous trouverez des documents concernant les allocations versées aux ouvriers et ouvrières travaillant dans les établissement de la Défense nationale.

- Pour les décorations civiles diverses décernées durant la guerre, reportez vous en AD59 9 R 928 à 949 ; voir aussi la Médaille des épidémies en M 127 / 120.

... et de l'autre ....

Pour les français comme pour les allemands, celui qui s'engageait du côté de l'ennemi était suspect, espion, ou traître. Les organismes chargés de leur surveillance ont produit un certain nombre de documents conservés aux AD59 :

- Côté allemand, voir 9 R 247 ;

- Côté français, voir 9 R 44 à 46, 921 et 922, 1193 à 1197, et 1229.

Victimes indirectes : veuves et orphelins

Là où une vie s'arrêtait brutalement, une autre continuait, sous le poids d'une absence douloureuse ou incompréhensible. Bon nombre de veuves de guerre se sont remariées. Quoiqu'il en soit, celles-ci touchaient une pension. Quant aux orphelins, l'Etat leur portait assistance, au travers de la reconnaissance en tant que pupilles de la nation. Ces statuts firent l'objet de nombreux dossiers.

Contradictions cruelles : le fils joue au soldat, peut être sans savoir [voir cas Henri Dufour dans l'art. précédent] que son père est déjà mort sous l'uniforme.

-  Avant la régularisation de la situation une fois la guerre terminait, le veuvage était d'abord, comme pour les familles touchées en général, une épreuve de recherche et parfois d'anxiété, notamment face aux nombreuses disparitions (thème abordé dans des oeuvres de fiction, comme La vie et rien d'autre). Des demandes de renseignement sur les disparus sont conservées en AD59 9 R1127 et 1265. Des listes d'objets ayant servi à l'identification des corps sont conservées en AD59 1266.

- En AD59 9 R 1178 et 1779, vous trouverez des documents relatifs aux secours pour les familles. Pour les pensions de veuve, on en trouve trace tout simplement au Journal Officiel :

http://www.situgen.fr/images/gossartlouis_mines.PNG

- Les dossiers individuels de pupilles de la nation sont conservés, aux AD 59, en série 11 R.

 

Victimes civiles

Victimes « civiles » s'opposent à « militaires » : c'est un cas fourre-tout. On y trouve les victimes de faits de guerre (les bombardements) et les victimes de la répression de l'occupant (otages, internés morts en déportation, etc.). À ceux-là, devraient s'ajouter les victimes civiles « indirectes », dont le décès est, par supposition, imputable aux conditions de vie que furent celles des réfugiés (maladie, décès prématuré).

Victimes de la guerre conventionnelle

Les monuments aux morts sont ici une source primordiale : la liberté laissée aux communes pour ce qui concerne le choix des noms à y graver nous a permis de conserver une mémoire des habitants décédés durant le conflit. Car les sources annexes ne sont pas toujours d'une grande aide : la mention « mort pour la france » n'est pas automatique, et toutes les famille de victimes n'ont pas forcément entrepris de démarche de reconnaissance ; quant à l'état-civil, les registres ne mentionnent pas toujours les circonstances du décès. Ainsi, pour prendre un cas emblématique, on trouve dans les fichiers du ministère de la défense des victimes civiles des bombardements de Bailleul (59), qui ne sont pas inscrites sur le monument de cette commune... et aucune des nombreuses victimes civiles inscrites sur le monument n'est présente dans les fichiers du ministère. Pour le cas de Henri Loiseau, l'acte de décès ne comporte aucune précision susceptible de mettre la puce à l'oreille au chercheur.

Victimes de la répression de l'occupant

Les allemands constituèrent de nombreux otages et déportèrent une partie de la population. Certains furent donc fusillés, ou décédèrent en captivité.

- Concernant les otages, c'est assez documenté. D'une part, ceux-ci étant « Morts pour la France », vous trouverez quelque chose dans les fichiers du Ministère. D'autre part, des documents ont évidemment été produits à ce sujet : voir aux AD 59 en 9 R 733, 795-1799, 801-804. Ils ont été distingués par la Médaille de la reconnaissance française, dont les dossiers sont consultables en AD59 M 127 / 92-106. Les dossiers d'affaires communales peuvent également contenir des renseignements relatifs aux otages.

- Pour les civils décédés en captivité ainsi que les réfugiés, reportez-vous en AD59 9 R 1289-1302.