Les archives du recrutement militaire ont été considérablement mises en lumière avec le centenaire de la première guerre mondiale. Personnellement, je les avais découvertes au fur et à mesure de leur mise en ligne : la base de données de Mémoire des hommes à la fin 2003, les registres matricules sur les sites des Archives Départementales aux alentours de 2010 — je ne sais plus la date exacte. Je ne répéterai donc pas ce que d'autres ont déjà fort bien dit ailleurs : les guides pour explorer ces archives sont légion sur internet. Du moins c'est le cas pour la période postérieure aux environs de 1870. Le recrutement, à cette époque, a été considérablement réorganisé. J'écrirai plus un article sur la période antérieure.

Le meilleur site que j'ai pu trouver est Le parcours du combattant 14-18 : extrêmemement détaillé, il reconstitue entre autres à partir des textes réglementaires de l'époque chaque étape du passage de l'individu dans l'administration militaire. Je vais tout de même résumer ce qui nous intéresse ici.

Soldats et civils

Le recrutement militaire nous offre pour sources situationnelles des listes nominatives et des fichiers individuels. Un premier problème donc : tout le monde n'ayant pas fait son service (des réformés à ceux qui ont eu le bon numéro à l'époque du tirage au sort), tout le monde n'a pas laissé de document individuel. Les index, comme les tables pour les sources primaires, ont la même fonction : nous guider vers le document individuel. Mais elles constituent également une source complémentaire concernant les individus qui restèrent hors du circuit militaire.

Comme d'habitude, les femmes sont exclues de ces sources.

Les archives du recrutement militaire offrent donc pour sources à la généalogie situationnelle :

— Les index des registres matricules, qui permettent de connaître le numéro d'une fiche individuelle. Ces tables sont toutes numérisées.

Les répertoires des matricules numérisés aux AD59 1867-1932

Les répertoires des matricules numérisés aux AD62 1866-1930

— Les listes préparatoires (listes de recrutement et de tirage au sort) : elles nous donnent des informations supplémentaires, comme les aptitudes dans tel ou tel domaine (musique, sport, etc...) et surtout ce sont les seules traces du passage des réformés et de tous ceux qui furent exclus du service militaire dans cette administration. N'oublions pas que les registres matricules ne concernent qu'une partie des hommes d'une génération. Les listes de recrutement sont indispensables pour élargir ce champ. Ces listes ne sont pas numérisées, et ne le seront vraisemblablement jamais par les services d'archives eux-mêmes, puisqu'elles restent la plupart du temps un doublon partiel des registres matricules. À part les informations concernant les aptitudes individuelles qui serviront à orienter le recrutement, le reste est reporté de manière identique dans les fiches matricules. Une exception, cependant : nous avons également les informations détaillées de ceux qui sont passés devant la commission, mais qui ont été réformés. C'est également une bonne alternative aux registres détruits, comme c'est le cas pour Dunkerque et Valenciennes. Comme vous pouvez le voir sur mes deux exemples, les listes sont inégales en contenu selon les années.

Les listes préparatoires aux AD59 : 1R920 à 1R1262 (répertoire p.16-19). Ces listes varient de nature et de contenu.

Les listes préparatoires aux AD62 : 1R5001 à 5100 (inventaire). Même remarque, excepté que, contrairement au Nord, le Pas-de-Calais ne fait pas de séparation chronologique à 1870.

Exemples de listes (issus de mes propres recherches) :

René DELBAERE, classe 1923 au recrutement de Dunkerque mat.336 (vol. 1, vue n°376), n°528 sur la liste de recrutement pour le canton de Steenvoorde.

LRECRUTEMENT DELBAERE

Serge DUFOUR, classe 1933 au recrutement de Lille mat. 162 (vol. 1 vue n°22), n°52 sur la liste de recrutement pour le canton de Seclin.

LRECRUTEMENT DUFOUR

— Les registres matricules : ces fiches individuelles donnent une description détaillée de l'individu au moment de son recrutement, la liste des unités auxquelles il a été affectée, et, en théorie, ses adresses successives. Tout son parcours militaire y est détaillé. Je renvoie le lecteur au site que j'ai mentionné plus haut pour tous ces détails. Les registres matricules sont tous numérisés et disponibles jusqu'en 1921 pour la région. Ils sont disponibles publiquement après 75 ans, ce qui fait qu'actuellement, vous devriez pouvoir consulter les registres de 1942 aux AD (attention les années récentes mettent un temps parfois à être transférées).

Les registres matricules numérisés aux AD59 1867-1921

Les registres matricules numérisés aux AD62 1867-1921

— Les registres des unités : je n'ai jamais eu de tels registres entre les mains, car ils sont conservés par le SHD à Vincennes et sont difficilement consultables — car le SHD est difficilement consultable. Je vais citer un cas pour exemple où le contenu me serait utile.

Charles Louis BINCTEUX, mon bisaïeul, °26/02/1881 à Lille, classe 1901 à Béthune mat. 2020 (vol. 1R8177 vue n°29).

FM BINCTEUX Charles Louis 2 cmp

Quelques remarques :

Nous avons ses adresses successives de manière assez détaillée. Aussi, on notera qu'il est originaire de Lille, mais recruté à Béthune : son père est décédé dans les années 1880, et sa mère en 1900. Il était donc sous la tutelle de son oncle en 1901, Emile Bincteux, qui habitait à Béthune. Ce n'est donc pas la naissance qui indique systématiquement le recrutement.

Le point qui nous intéresse, c'est le parcours du service actif : il est incorporé au 127e RI en 1902, mais au mois de décembre 1904, il est transféré à la 2e compagnie de fusiliers de discipline, où il finira son service. Ce transfert est une mesure disciplinaire : ces compagnies étaient des bagnes militaires en Algérie. Cela ne veut pas dire que mon ancêtre était un horrible criminel : lisez Biribi (1889) écrit par Georges Darien à cette époque (et plus tard Dante n'avait rien vu par Albert Londres en 1924), et vous concluerez très vite que ceux qui étaient envoyés là-bas l'étaient pour rien (faire le mur pour aller voir les filles, une mauvaise réponse à un sous-off' violent). Cette histoire n'a pas été gardée par la mémoire familiale : Charles s'est marié en 1914 avec ma bisaïeule (dix ans plus jeune que lui), et personne ne semble pouvoir dire si elle a tu cette histoire, ou si elle n'en a jamais eu connaissance. Cette déportation, pour ainsi dire, a forcément marqué Charles. D'ailleurs, il a été bloqué là-bas par une fois (passage à la section de transition en mai 1905 puis réintégré aux fusiliers le mois suivant).

Tout ce que nous avons là dessus, c'est une « décision de M. le Général commandant la 1e division d'infanterie en date du 9 décembre 1904 ». Quelle trace peut-il bien rester de cette décision ? Je ne l'ai jamais su, et ne l'ai jamais trouvé, et pourtant j'ai interrogé à peu près tous ceux qui pouvaient me renseigner. L'hypothèse la plus probable est que si trace il y a eu, elle a été détruite. Reste la piste de la condamnation : il n'y a aucune référence à un conseil de guerre ou à une condamnation judiciaire. On pourrait certes fouiller les sources judiciaires : les conseils de guerre sont au SHD, on en trouve certains aux AD59 (le 127e RI était à Valenciennes) mais lacunaires — aux AD59 cotes 2R1165 (Procédures conseil de guerre de Lille commençant en décembre 1903) et 1166 (id. novembre 1905) — et il n'y a pas d'index alphabétique pour le tribunal de Lille (autant chercher une aiguille dans une botte de foin). Tout n'est pas perdu. Chaque régiment tient un registre : nous savons qu'il portait le matricule n°125 dans la compagnie. Il est probable que la cause de sa déportation soit renseignée dans le registre de la compagnie à la page du matricule 125, c'est à dire dans le document portant la côte 49 Yc 2415-2528bis : contrôles de la troupe des Cies de fusiliers de discipline 1863-1909 au SHD. Reste à la consulter, mais je n'en ai jamais eu l'occasion et il n'y a pas de descriptif détaillé année par année. Autant dire que puisque tout se fait par rendez-vous, je n'aurai jamais l'occasion de prendre des journées entières pour aller à Vincennes juste pour ce document. De même, ce renseignement pourrait être inscrit sur le registre du 127e RI.

Pour ce cas, je vous invite à consulter la série Y du SHD. On en parle ici, et vous trouverez également des index détaillant les années sur Ancestramil.

 

 

Quelles données pouvons-nous en tirer, au delà du parcours militaire proprement dit, pour ce qui touche à la vie de l'individu ?

— les absences dues au fait militaire : périodes d'exercices, service actif, campagnes, ce qui rejoint plutôt la vie locale, car à ce moment l'individu n'est pas « chez lui » ;

— les périodes d'absence marquantes : mobilisation, captivité et déportation, ce qui rejoint les périodes exceptionnelles de guerre, différentes en soi du moment du recrutement militaire ;

— les blessures, maladies et marques particulières, ce qui rejoint la vie « sanitaire et sociale » de l'individu ;

— les citations et décorations : ici, nous trouvons un rapport évident aux périodes de guerre, mais aussi à la vie locale, à travers les décorations et les anciens combattants.

 

Dossiers individuels des gradés et personnels, pensions (répertoires alphabétiques)

 

Je n'ai jamais eu à explorer ces documents. En revanche il existe des répertoires alphabétiques au SHD pour un certain nombre, ce qui permet des recherches précises :

 

Officiers, sous-officiers

Officiers généraux de l’armée de Terre, de la Gendarmerie et des services communs, Ancien Régime-2010

Officiers supérieurs et subalternes de l’armée de Terre, de la Gendarmerie et des services communs 1940-1960 : A-E ; F-N ; O-Z

Officiers des troupes coloniales : 1900-1926 ; 1926-1940

Personnels de l'armée de l'air nés avant 1917

Officiers généraux de l'armée de l'air décédés 1933-2012

Personnels

Ingénieurs-géographes 1791-1847 ; 1920-1950

Commissaires des guerres, inspecteurs aux revues, intendants militaires 1791-1847

Aumôniers 1791-1847 ; 1941-2010

Pensions

Pensions militaires 1818-1923

Pensions des troupes coloniales et indigènes 1850-1950

 

Pour la suite, je vous invite à lire l'article concernant les périodes de guerre (en cours de rédaction).